CODE DU LUXE

Les nouveaux codes du luxe

 

 

Palace historique aux façades altières ou bien Resort environnemental au cœur de la biodiversité, l’hôtellerie de luxe est un univers de création permanente. Une usine à rêves, tout comme Hollywood. Un récent sondage rapportait que pour un tiers des français le luxe : « c’est de passer une nuit dans un palace ». Le luxe fait rêver et, comme l’écrivait Jules Renard « Le rêve, c’est le luxe de la pensée ». Mais en fait qu’est-ce donc que le luxe ? Un idéal hédoniste ? Un mode de vie ? Une aliénation ou une libération ?

 

Plaisir rare ou réalité recherchée, le goût ou l’idée même de luxe suscite depuis l’antiquité les plus vives polémiques. Moteur des sociétés industrieuses pour les uns, débauche ostentatoire de quelques privilégiés dévoyés pour d’autres, le sujet passionne et nourrit une abondante littérature philosophique, politique, économique et esthétique.

 

Alain Rey nous apprend que le mot puise son origine latine de la démarche oblique du cheval « faisant des écarts » l’exercice de la luxure serait donc simplement un écart de conduite, origine qui se prolonge dans les souffrances de la luxation. Voila une  idée «qui pousse de travers » opposée à la rectitude romaine. Cet écart de conduite sera alors perçu comme une négation de la norme, un excès bref, une déviance.

 

Cette rigoureuse perception romaine de ce qui est oblique contraste avec la grâce du délicat « clinamen » de la physique épicurienne. Celle-ci perçoit en effet dans la déviation naturelle et spontanée rien moins que la liberté et le principe initial de la création elle-même (Lucrèce - De natura rerum, II, 216-219).

 

Si le moyen-âge n’ignore pas le luxe manifesté dans les arts, il le réservera à la gloire de Dieu. L’idée moderne que nous nous en faisons est, comme beaucoup d’autres, issue de la renaissance italienne – il s’agit alors d’un « genre de vie » que Max Weber attribue à la « libération » de certaines femmes fréquentant les cercles du pouvoir dans la société urbaine du nord de l’Italie, elles auront alors un rôle décisif dans la dynamique du luxe. Ce sont elles qui introduiront des biens rares et exotiques sur les tables (comme le café, le chocolat, le sucre, les épices…), des étoffes de grande qualité dans les vêtements, des codes de politesse dans les relations interindividuelles quotidiennes, un art du jardin allié à la promenade, un art érotique mêlé à la galanterie, un confort dans la demeure… Est-ce la ville qui permet cette liberté audacieuse- y compris sexuelle -, ou l’inverse ? Werner Sombart, l’inventeur du mot «capitalisme» et de la notion « d’économie monde », lui répond en établissant une forte relation entre la croissance de l’économie du luxe et le développement du capitalisme.

De sa retraite frontalière l’observateur au regard aiguisé qu’est Voltaire l’a bien perçu lorsqu’il décrit dès 1736 « … le superflu, chose très nécessaire » et « le luxe général est la marque infaillible d’un empire puissant et respectable ».  Il a bien constaté les transformations de la société, le développement d’une économie marchande qui rend désormais le luxe accessible à une bourgeoisie impatiente de rivaliser avec une aristocratie plus attentive à l’enrichissement qu’aux distinctions honorifiques. Ce que  Sénac de Meilhan confirmera en 1787: « Le luxe s’est établi sur les débris du faste qui a cessé avec le pouvoir de la noblesse. » (cf. R. Tousson, Art & luxe au XVIIIème siècle)

 

La révolution industrielle est là, tout se démultiplie, en 1880 l’économiste Henri Baudrillart note dans son histoire du luxe privé et public de l’antiquité à nos jour : « plus un peuple diversifie ses besoins plus il se civilise ». L’industrie du luxe apparait donc désormais comme l’élément progressif du bien-être. 

 

Aujourd’hui la mondialisation économique et la révolution numérique façonnent nos existences. Nous vivons dans ce que Gilles Lepovisky appelle nos nouvelles sociétés de l’éphémère. Les codes du luxe ont changé. «On est passé, en quelques années, d’une génération du paraître, de l’identification à un groupe par le biais de codes visibles, à une génération de l’être, d’une recherche de sens, d’authenticité et d’émotions » écrit Elyette Roux (Temps du luxe, temps des marques).

 

 

Aux antipodes de ses origines romaines et de la rigueur théorique, le luxe est éprouvé comme un état de plaisir raffiné, et les métaphores sur le mot français en font un synonyme de « plaisir rare » ou « de réalité recherchée », plus que de chose précieuse. Ainsi, on dit que le luxe véritable est le silence, ou l’espace, ou l’air pur, ou le calme, dans une civilisation urbaine agitée. Alors, le luxe n’est plus un excès, mais une résistance à l’insensibilité collective supposée, un raffinement de sensation… (selon le magnifique Dictionnaire culturel de la langue française d’ Alain Rey – dont les dictionnaires sont un luxe véritable !)

 

Le luxe est un espace de liberté. C’est cette idée moderne du luxe que nous mettons en œuvre dans les créations d’hôtels ou de resorts qui nous sont confiés. Des espaces clairs, simples, attentionnés ou l’on cultive un art de vivre élégant et paisible mêlant subtilement le design et les techniques les plus performantes avec les savoir-faire ancestraux. Chaque volume, chaque détail, chaque meuble, chaque équipement dessiné et choisi avec goût, les matériaux et les tissus sélectionnés dans leur harmonie pour contenter le regard et le toucher. Pas du chiqué, du simplement beau et utile. Des espaces accessibles, efficaces et connectés laissant la place aux expériences et plaisirs inattendus. Des hôtels modernes, clairs objets de désirs laissant vivre l’envie qui donne aux  lieux toute leur valeur d’échange et d’usage.

 

Ce que ces nouveaux codes du luxe de l’hôtellerie nous offrent est en fait inestimable, c’est une pause, un temps retrouvé, un instant « fin et délicat » tel que le décrivait Stendhal. Quelques jours de paix et d’harmonie. Un moment vital de ressourcement, de liberté, de bien-être, d’épanouissement sensoriel, sans contraintes extérieures où la qualité et l’excellence des services n’a d’égal que son efficace discrétion. Nous parlons en fait d’un art de vivre, à la fois si personnel, si exigent, si sensible et esthétique, en résumé le luxe du bonheur.

 

 

Didier Rey

Design Studio